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Les voyages liés aux relèves d’équipage engendrent un coût carbone que le secteur maritime ne peut plus ignorer

Pippa Ganderton, directrice d’ATPI Halo, s’exprime sur l’impact environnemental largement méconnu des voyages liés aux relèves d’équipages et explique pourquoi le secteur maritime ne peut se permettre d’ignorer les émissions du Scope 3.6.

Les efforts de décarbonation du transport maritime se concentrent à juste titre sur l’optimisation des performances des navires, dans le but de réduire la consommation de carburant et les émissions grâce à une propulsion plus efficace, aux technologies opérationnelles et numériques, ainsi qu’à la conception des navires. Ces domaines d’émissions à la source sont visibles, réglementés et de plus en plus suivis. Cependant, parallèlement à la décarbonation des navires, les émissions du Scope 3.6 issues des déplacements mondiaux des marins pour les relèves d’équipage contribuent de manière significative à l’impact climatique de l’industrie.

Les voyages de relève d’équipage constituent une exigence opérationnelle critique du transport maritime mondial, permettant aux navires de fonctionner en toute sécurité, légalement et en continu. Chaque année, des millions de vols sont effectués pour déplacer les marins entre leur domicile et leur navire. Pourtant, les émissions de gaz à effet de serre issues de ces mouvements figurent rarement dans la comptabilité carbone, malgré leur ampleur et leur caractère inévitable.

Bien que les émissions du Scope 3 ne soient pas encore réglementées dans les cadres de décarbonation nationaux ou internationaux, de nombreux pays introduisent des régimes de divulgation nationaux qui les incluent. Les attentes des investisseurs et des affréteurs évoluent également rapidement. Les opérateurs maritimes sont de plus en plus sollicités pour rendre compte de l’ensemble de leur impact environnemental, non seulement des émissions générées à bord, mais aussi de celles intégrées dans leur écosystème opérationnel. Dans ce contexte, comprendre et traiter les émissions liées aux voyages des équipages devient non seulement une question de responsabilité environnementale, mais aussi de crédibilité commerciale.

La première étape est la mesure. Sans quantifier l’empreinte des voyages de relève d’équipage, il est impossible d’établir une stratégie de durabilité significative. Une fois les données disponibles, les opérateurs peuvent commencer à identifier où, le cas échéant, les émissions peuvent être réduites. Dans de nombreux cas, les opportunités de réduction des émissions sont limitées. La logistique des voyages de relève d’équipage est dictée par les horaires des navires, l’emplacement des ports et les infrastructures régionales. Souvent, seules une ou deux options de compagnies aériennes existent pour un itinéraire donné. Les réservations sont fréquemment effectuées à court terme pour s’adapter aux changements opérationnels.

Néanmoins, des réductions progressives restent possibles. Lorsque des transporteurs alternatifs sont disponibles, l’évaluation de l’efficacité de leur flotte et de leurs références en matière de durabilité peut éclairer les décisions. Les vols directs, qui évitent l’intensité carbone des décollages et atterrissages multiples, constituent un autre domaine d’amélioration potentielle (sans parler de la possibilité de maintenir les équipages en meilleure santé et plus satisfaits grâce à des itinéraires de voyage simplifiés). Ces gains marginaux ne sont peut-être pas transformateurs, mais ils contribuent à une culture de responsabilité.

Le carburant d’aviation durable (SAF) est un mécanisme de réduction directe de plus en plus utilisé par les opérateurs de navires, bien que son coût actuel et sa disponibilité restent des obstacles à une adoption généralisée. Les opérateurs peuvent commencer par un petit investissement en SAF, par exemple en couvrant 5 ou 10 % des volumes de voyage, et augmenter cette part au fil du temps à mesure que les budgets et les infrastructures le permettent. Cette approche progressive est souvent perçue positivement par les auditeurs et les parties prenantes lorsqu’elle est étayée par des rapports clairs.

Lorsque les émissions liées aux voyages de relève d’équipage ne peuvent être évitées ou réduites, les stratégies de compensation peuvent renforcer le profil environnemental d’une entreprise ou démontrer aux auditeurs que des mesures crédibles sont prises pour traiter son empreinte.

L’efficacité de telles approches dépend entièrement de la qualité et de la transparence des programmes concernés. Certains projets spécifiques de compensation carbone ont fait l’objet de critiques légitimes par le passé, ce qui rend essentiels la certification par des tiers, des pistes d’audit robustes et une documentation de projet vérifiable. Bien que la compensation ne remplace pas la réduction, elle offre une voie responsable et mesurable pour traiter les émissions qui restent inévitables dans le cadre des contraintes opérationnelles.

En termes de compensation, certaines initiatives résonnent fortement au sein du secteur maritime. Les projets de « carbone bleu », qui se concentrent sur les écosystèmes côtiers tels que les mangroves, sont particulièrement pertinents. Le projet Delta Blue au Pakistan, le plus grand programme de restauration de mangroves au monde, est l’une de ces initiatives qui a suscité un fort engagement de la part des compagnies maritimes. Son alignement avec la santé des océans, la biodiversité et la résilience climatique en fait un exemple convaincant d’atténuation du carbone spécifique au secteur. De nombreuses organisations combinent des investissements dans des projets phares comme Delta Blue avec d’autres initiatives certifiées de foresterie ou communautaires pour équilibrer les résultats environnementaux et sociaux.

Bien que les émissions du Scope 3.6 ne constituent pas encore une exigence de reporting formelle dans l’ensemble de l’industrie maritime, elles deviennent rapidement un enjeu majeur. À mesure que les émissions des navires sont progressivement réduites grâce aux progrès de la propulsion et des carburants, la proportion d’émissions attribuables au transport aérien deviendra plus proéminente par comparaison. Les entreprises qui ont déjà établi des stratégies pour mesurer, réduire et compenser ces émissions seront mieux placées pour répondre aux évolutions réglementaires et aux attentes des parties prenantes.

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